Pagaille à l’italienne (épisode 1). Une Italie coupée en deux

14/04/2018

Article du Courrier International, publié le 12.04.2018

Le Mouvement 5 étoiles au Sud, la Ligue au Nord : les deux moitiés de l'Italie sont-elles irréconciliables ? Chroniques du chamboulement politique après les élections du 4 mars, 1er épisode publié le 29 mars.

Si les élections du 4 mars n'ont pas livré de majorité, elles ont en tout cas montré une carte électorale très parlante : le Nord a principalement voté pour la coalition des droites (menée par la Ligue, anciennement Ligue du Nord, extrême droite), le Sud pour le Mouvement 5 étoiles (M5S, formation populiste qui ne se veut ni de droite ni de gauche). Un point commun cependant : dans toute l'Italie, durement touchée par la crise économique et confrontée à une importante vague migratoire sans l'appui de ses voisins européens, c'est "la précarité économique et les peurs identitaires" qui ont fait le succès de la Ligue et du M5S, deux forces populistes et antisystème, note Il Sole-24 Ore.

Cette carte électorale coupée en deux est examinée de près par toute la presse. Ainsi, à la une de Panorama, l'Italie ressemble à un fémur passé aux rayons X après une mauvaise chute. Le magazine rappelle que la fracture Nord-Sud est aussi vieille que l'Italie et que, plus que jamais, tout sépare le Nord, prospère et dynamique, du Mezzogiorno, plus pauvre et plus affecté par le chômage.

Pour Il Messaggero, à Rome, le scrutin a exprimé "le cri de colère du Sud", une région plus durement touchée par la crise, négligée par les élites et désertée par ses jeunes qui migrent massivement vers le nord ou vers l'étranger en quête d'un emploi. La promesse de changement du M5S et sa proposition de revenu universel ont fait mouche, note L'Espresso.

Pour Libero, à Milan, le Nord est "une machine de guerre" économique qui souffre néanmoins d'"impôts hors norme" et d'une "bureaucratie ignoble". La "flat tax" promise par la droite (un taux d'impôt forfaitaire à 15 %), mais aussi sa rhétorique anti-immigrés, ont payé. C'est "Le vent du Nord" qui souffle, estime Origami à sa une : depuis ces élections, "une question septentrionale s'est ajoutée à l'éternelle question méridionale. Le nouveau bipolarisme italien n'oppose plus gauche et droite, mais Ligue et M5S, Nord et Sud".

Rien n'est joué

Irréconciliables, ces deux Italie ? Le 24 mars, après des semaines de spéculation, la Ligue et le M5S sont parvenus à s'entendre pour se répartir les présidences des deux chambres du Parlement. Ce qui pourrait être un premier pas vers un accord de gouvernement. "Un Frankenstein est né", raille La Repubblica.

Rien n'est joué, nuance cependant le journal de centre gauche, car l'entente entre ces deux partis est fragile. Principale pierre d'achoppement : l'ancien Premier ministre Silvio Berlusconi. Pour le Mouvement 5 étoiles, c'est un élément "indigeste", en raison de ses nombreuses casseroles. Pour la Ligue, en revanche, c'est un allié précieux qui lui permet de peser davantage : seule, la Ligue détient 18 % des suffrages ; au sein de la coalition des droites, elle atteint 37 %, soit plus que les 32,5 % du Mouvement 5 étoiles.

De toute façon, reprend La Repubblica, même si un gouvernement devait voir le jour, il pourrait n'être que provisoire : il durerait le temps de réformer la loi électorale, réforme qui devrait permettre à une majorité de se dégager plus clairement, et de"retourner aux urnes pour consolider l'hégémonie bipolaire [de la Ligue et du M5S] et écraser pour de bon les forces traditionnelles" de centre droit et centre gauche.

Carole Lyon